02 - Soixante-quatre

photo d'illustration en noir et blanc : un homme pensif dans un café

Si on devait désigner l’habitué le plus emblématique du Babeldoech, celui qui serait à la fois l’âme du lieu et le gardien des traditions, sûr que Willy le Sage raflerait les suffrages à l’unanimité. En partie parce que c’est le plus ancien locataire. Il habitait déjà là, quand Sam a acheté les murs. Au premier, juste en face de l’appartement où Decoster s’est installé. Mais surtout, parce que Willy, c’est le seul régulier que vous avez la certitude de croiser tous les jours, à heures fixes, au café.

N'allez pas vous imaginer pour autant que c’est un zatterik, un pilier de comptoir imbibé du matin au soir, hein. On n’en connaît pas au Babeldoech — Sam y veille. Le midi, le Sage arrose son plat du jour à l’eau du robinet. Le soir, à l’heure de l’apéro, c'est différent. Il acceptera toujours une bière, si quelqu’un se propose de lui en offrir une. Mais une seule. Sa dose maximum : vingt-cinq centilitres de pils en semaine. Et le dimanche, une Duvel, son péché mignon. En quinze ans de Babeldoech, personne ne l’a vu boire autre chose ou accepter une deuxième tournée. C’est pour ça qu’on l’appelle le Sage.

De ce que Willy bricolait avant la retraite, vous n'apprendrez pas grand chose. Oh, bien sûr, comme tout le monde, il lui arrive d'évoquer un souvenir ou l'autre de sa jeunesse. C'est comme ça qu'on sait que, jusqu’au début des années 70, sa mémoire est bruxelloise. Elle est peuplée de discothèques enfumées et de « belles dames » inoubliables, de voitures rouge vif et de nuits bondissantes qu'il évoque avec un œil pétillant et une moustache toute frisonnante... Mais c'est après 1975 que ça se trouble. Dans les souvenirs de Willy, il y a parfois des mines de cuivre au Chili, la tombe de Brel en Polynésie, ou encore la collection de fièvres qui menacent le Belge à Madagascar. Mais pour les dates précises et la chronologie, vous repasserez.

Ce qui est sûr, en revanche, c’est que Willy est rentré à Bruxelles le jour de ses soixante ans, avec pour seuls bagages une énorme malle et une pension minuscule. Qu'il a aussitôt emménagé au-dessus de ce vieux kaberdoech que Sam allait bientôt racheter. Et que depuis, il s’applique à mener une existence réglée comme du papier à musique.

Car il a une théorie, Willy. Une sorte de philosophie maison.

— T’as déjà compté combien il y a de quarts d’heure dans une journée ? il a demandé à Decoster le soir de leur rencontre.
— Nonante-six ? a calculé l’autre rapidement en avalant son café.
— Nonante-six, oui. Mais si tu dors huit heures par nuit – et huit heures, c’est bien le minimum pour garder la tête sur les épaules –, alors ça ne fait déjà plus que soixante-quatre. T’avais déjà pensé à ça ? Chaque matin, quand tu te réveilles, tu n’as que soixante-quatre quarts d’heure devant toi. Pas un de plus. Et encore moins si ça tombe le jour où la Faucheuse avait entouré ton nom dans son agenda. Alors, dis-moi, mon gars. T’en fais quoi, de tes soixante-quatre ?
— Comment ça ?
— Ben soixante-quatre quarts d’heure, c’est pas la gloire, si tu veux mon avis. Si t’enlèves ceux de la toilette, des obligations, de tout le temps passé au travail si t’en as un… Et je ne te parle pas de celui que tu perds quand tu fais la file à la banque, ou quand tu écoutes les carabistouilles de la radio — ou pire, quand tu te farcis les cancans de la mère Van Reybrouck, que t’oses pas interrompre parce que t’es bien élevé… Fais le compte : tes soixante-quatre, c’est peau de balle ! Alors moi, je vigile. Je décompte. J’en prends soin, de mes quarts d’heure. Et je veille à m’en dorer au moins un par jour.
— "Dorer" ? a répété Decoster en fronçant le sourcil. Tu te "dores" tes quarts d'heure ?
— Précisément, gamin ! Faut se ménager un quart d’heure doré par jour, fieu. C’est ça, le secret.

Le « quart d’heure doré » de Willy, c’était devenu un classique, aux tables du Babeldoech. Tout le monde connaissait la théorie du vieux. Chaque soir, quand il rentrait de sa journée, l'un de nous l'apostrophait – le plus souvent, c’est le Zot qui s’y collait :

— Alors Willy, c’était quoi ton quart d’heure doré, aujourd’hui ?

Et Willy répondait, sérieux comme un pape :

— Aujourd’hui, j’ai pris un vieux bouquin d’André Baillon au Pêle-Mêle et je m’en suis allé le lire au parc en rigolant, le cul dans l’herbe sous le soleil tapant. C’était un sacré bon quart d’heure !

Ou bien :

— Aujourd’hui, je me suis installé à la place Poelaert pour regarder le coucher de soleil et c’était plus beau qu’un feu d’artifice du 21 juillet.

Ou encore :

— Aujourd’hui, j’ai croisé par hasard une belle dame de ma jeunesse et je l’ai emmenée au Mokafé. On s’est rappelé nos bonnes années, on a ri autant qu’on a pleuré !

*

La machine semblait bien huilée, jusqu’au soir où on a vu Willy pousser la porte en traînant les pieds. La pluie n’avait pas cessé ce jour-là, et le Sage nous a raconté qu’il avait erré bêtement dans la grisaille, sans rien pour attirer son attention. Pas la moindre « belle dame » à qui conter fleurette, pas le plus petit enchantement littéraire ou esthétique, pas la plus minuscule surprise pour défroisser son quotidien. Rien. Pire, il avait perdu tout l’après-midi en formalités administratives à la tour des pensions. Ses moustaches en pendouillaient tristement sous ses yeux de zinneke mélancolique.

On a tous baissé la tête dans une ambiance de funérailles, mais Sam a attrapé un 33-tours et l’a posé sur la platine en poussant le volume à fond. Alors, l’harmonica de Toots Thielemans a résonné dans toute la pièce. Bluesette. On aurait dit que Toots avait composé ce morceau exprès pour la journée de Willy.

— C’est beau, il a dit en se frottant deux doigts au coin des yeux. Merci, Sam.

Ce soir-là, ça lui a fait comme un élecrochoc, au vieux Willy. Depuis, on n'a plus peur qu'il rentre bredouille de sa quête quotidienne. Car on sait bien que, même dans le pire des cas, il aura toujours une réponse pour le Zot :

— Mon quart d’heure doré, fieu ? Regarde bien cette chope que Sam est en train de me remplir de bière fraîche. Tu vois comme elle l’incline précisément à trente degrés, pour que je ne m’y abîme pas l’estomac ? Observe aussi cette collection de trognes affectueuses que vous faites tous en me regardant, parce que vous attendez que je vous raconte ma journée… Sens-moi ce bon feu qui crépite dans la cheminée ! Écoute le disque que notre bistrotière préférée a choisi pour rehausser le niveau de vos bavardages insipides… Hébin je vais te le dire, le Zot : mon quart d’heure doré de la journée, ce sont précisément les quinze minutes à venir. Et je compte bien les savourer !